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L'hiver de cette année-là fut le plus froid depuis longtemps.

La guerre avait déjà commencé lorsque les premiers réfugiés arrivèrent à Bruxelles. Personne ne savait exactement où se trouvait le front. Les informations changeaient chaque semaine. Certaines nuits, les habitants affirmaient entendre des explosions au loin. D'autres prétendaient qu'il ne s'agissait que du tonnerre.

La ville continuait pourtant de fonctionner.
Les tramways circulaient.
Les commerces ouvraient.
Les gens faisaient semblant.

C'est dans cet entre-deux qu'il vint s'installer sous les arcades de la Place des Martyrs.

Il avait perdu son appartement quelques mois auparavant. Il passait ses journées à chercher du travail, ses soirées à attendre la nuit. Le monument occupait le centre de la place comme un navire immobile. Les colonnes blanches retenaient le froid.

Il la rencontra au début du mois de décembre. Elle était assise sous une arcade voisine, les genoux contre la poitrine. Le premier soir, ils ne s'adressèrent pas la parole. Le deuxième non plus. Le troisième, elle lui demanda si la neige tombait toujours aussi tôt à Bruxelles.

Il lui répondit qu'il n'était pas d'ici.

Elle sourit.

C'est ainsi que tout commença.

Par la suite, il lui sembla qu'ils avaient toujours vécu ensemble. Ils partageaient les repas distribués par les associations. Ils se racontaient leurs souvenirs d'enfance pour oublier le bruit des sirènes. Les nuits les plus froides, ils dormaient serrés l'un contre l'autre sous les couvertures.

Elle possédait une manière étrange de regarder les statues. Comme si elle les connaissait personnellement. Parfois elle inventait des biographies aux personnages sculptés. Parfois elle restait silencieuse pendant de longues minutes.

Alors il observait son profil dans l'obscurité. La guerre paraissait très loin.

Au printemps, ils avaient développé des habitudes. Chaque matin ils traversaient ensemble la place. Ils buvaient du café dans le même établissement avec la monnaie qu’ils arrivaient à récolter. Ils occupaient toujours la même table. Ils avaient même commencé à parler de l'avenir.

Un avenir dérisoire.

Une chambre.
Une fenêtre.
Une cuisine.

Quelque chose d'assez petit pour survivre au monde.

Un soir elle lui avoua qu'elle avait peur de disparaître.

Il se moqua gentiment d'elle.

— Tout le monde disparaît un jour.

— Ce n'est pas ce que je veux dire.

— Alors quoi ?

Elle réfléchit quelques secondes.

— J'ai peur de disparaître avant d'avoir existé.

Cette phrase le poursuivit longtemps.

Mais il finit par l'oublier.

Comme on oublie certaines phrases prononcées par les personnes que l'on aime. Parce qu'on croit qu'elles seront toujours là pour les répéter.

Les beaux jours arrivèrent sans qu'il s'en aperçoive.

Les arbres de la place avaient retrouvé leurs feuilles. Les terrasses se remplissaient à nouveau. La guerre semblait s'être éloignée, ou du moins les habitants avaient appris à vivre avec son bruit.

Pourtant, quelque chose avait changé.

Depuis plusieurs semaines, la jeune femme parlait de moins en moins. Elle passait de longues heures à regarder le monument. Parfois il lui demandait ce qu'elle observait.

Elle répondait toujours :

— Ils attendent.

— Qui ?

Elle désignait les statues sans ajouter un mot.

La veille de sa disparition, ils restèrent éveillés jusqu'à l'aube. Ils observaient la lumière glisser lentement sur les façades blanches. Elle posa sa tête contre son épaule.

— Si je pars, est-ce que tu te souviendras de moi ?

— Bien sûr.

— Même si personne d'autre ne le fait ?

Il rit doucement.

— Pourquoi personne d'autre ?

Elle ne répondit pas.

Le lendemain matin, elle n'était plus là. Au début, il pensa qu'elle était partie chercher du café. Puis que quelque chose l'avait retardée. Les jours suivants, il parcourut chaque rue du quartier. Il interrogea les commerçants. Les bénévoles. Les policiers. Personne ne semblait comprendre de qui il parlait.

Une semaine plus tard, il finit par montrer une couverture qu'elle utilisait souvent.

— La jeune femme qui dormait ici avec moi.

Les gens observaient l'objet quelques secondes avant de hausser les épaules.

L'été arriva. Il continua malgré tout à revenir chaque jour sur la place. Un matin, alors qu'il était assis près du monument, une vieille femme vint nourrir les pigeons à quelques mètres de lui.

Elle l'observa longtemps.

Puis demanda :

— Depuis combien de temps parlez-vous seul ?

Le jeune homme sourit.

Il pensa qu'elle plaisantait.

— Je ne suis pas seul.

La vieille femme suivit son regard.

Il y eut un silence.

Puis elle répondit :

— Cela fait des mois que je vous vois ici.

Il sentit quelque chose se dérober sous lui, comme si le sol avait légèrement bougé.

— Vous vous trompez.

— Peut-être.

Elle jeta quelques graines aux pigeons. Les oiseaux s'envolèrent dans un bruit sec.

La vieille femme reprit :

— Les morts ont parfois besoin qu'on se souvienne d'eux.

— Elle n'est pas morte.

— Alors pourquoi est-elle partie ?

Il voulut répondre.

Aucune réponse ne vint. Lorsque la lumière commença à disparaître, il leva les yeux vers le monument. Pendant un instant, il lui sembla apercevoir une silhouette sous l'arcade où ils avaient dormi durant l'hiver.

Une silhouette immobile.
La même posture.
Le même manteau sombre.

Son cœur se serra. Il se leva immédiatement. Traversa la place. Mais lorsqu'il arriva de l'autre côté, il n'y avait plus rien.

Seulement la pierre.
Le vent.
Et le bruit lointain de la ville.

Longtemps après, il continua de revenir.

Les années passèrent.

La guerre prit fin.
Les façades furent restaurées.
Les arbres grandirent.

Mais certaines nuits d'hiver, lorsque la neige recouvrait les pavés, il croyait encore entendre une voix lui demander si la neige tombait toujours aussi tôt à Bruxelles.

Alors il répondait.

Comme autrefois.

Et pendant quelques secondes, il lui semblait que le silence lui répondait lui aussi.